|
|
Copie d’une Lettre dit Prince de Talle yrand au Lord Vicomle
Castlereagh, datée de Vienne du 15 Decembre, 1814.
Milord, vous desirez que je vous fasse connaître
quelle est mon opinion sur la manière dont je pense que les affaires
de Naples devraient être réglées au congrès.
Quant à la nécessité de les régler, c’est un
point sur lequel il ne peut y avoir un moment d’incertitude dans vos idées
comme dans les miennes ; car ce serait un sujet de reproche, et je dirai
même d’une honte éternelle, si le droit de souveraineté
sur un ancien et beau royaume comme celui de Naples, étant contesté,
l’Europe unie pour la première fois (et probablement pour la dernière)
en un congrès général, laissait indécise une
question de cette nature, en sanctionnant en quelque sorte l’usurpation
par son silence, et en paraissant approuver l’opinion que le droit le plus
juste est celui de la force.
Je n’ai pas besoin de parler à V. Exc.
des droits de Ferdinand IV. L’Angleterre n’a jamais cessé de les
reconnaître. Dans la guerre dans laquelle il a perdu Naples, l’Angleterre
était son alliée. Elle l’a été depuis et elle
l’est encore. Elle n’a jamais reconnu le titre que la personne qui gouverne
maintenant à Naples a pris, ni le droit que ce titre suppose; c’est
pourquoi, en concourant à assurer les droits du roi Ferdinand IV,
l’Angleterre n’a qu’une chose simple à faire, qui est de déclarer
au congrès, ce qu’elle a toujours reconnu, que Ferdinand IV est
le légitime souverain du royaume de Naples.
Peut-être l’Angleterre, ci-devant l’alliée
de Ferdinand IV. désire-t-elle l’être encore? Peut-être
peut-elle croire qu’il est de son honneur de l’aider de toutes ses forces
pour lui faire reconquérir la couronne dont il avait été
reconnu le souverain? Mais ce n’est pas la une obligation qui puisse être
attachée à l’action de reconnaître purement et simplement
les droits de ce prince, parce que cette action de reconnaître un
droit ne renferme naturellement d’autre obligation que celle de ne rien
faire qui soit contraire à ce droit, et de ne soutenir aucune pretention
qui puisse être élevée contre lui : elle ne renferme
point l’obligation de combattre pour sa défense.
Il est possible que je me fasse illusion;
mais il me parait infiniment probable qu’une déclaration franche
et unanime des puissances de l’Europe, et la certitude obtenue par la personne
qui gouverne en ce moment à Naples, qu’elle ne serait soutenue par
aucune de ces puissances; rendraient inutiletout emploi de forces. Mais,
si le contraire arrivait, le roi Ferdinand n’aurait besoin que de ceux
de ses allies qui jugeraient devoir lui prêter leur secours.
Craindrait on que dans ce cas la guerre ne
s’étendît audelà des limites du royaume de Naples,
et que la tranquillité de l’Italie ne fût de nouveau troublée?
Craindrait-on que des troupes étrang ères ne dussent de nouveau
traverser l’Italie? On peut obvier à ces craintes cri stipulant
que le royaume de Naples ne pourrait être attaqué par le continent
italien. Il paraît que l’Autriche s’est engagée envers celui
qui gouverne à Naples à le garantir contre toute attaque
de ce côté : si, comme on nous l’assure, l’Autriche n’a pris
que cet engagement (et comment pourrait-on supposer que l’empereur ait
donne sa garantie contre les droits d’un prince qui est à-la-fois
son oncle et son beau-père, à la possession d’un royaume
qu’il a perdu en faisant cause commune avec l’Autriche!), elle ne peut-être
embarrassée pour concilier .avec la justice et ses sentimens naturels
d’affection, les engagemens que des circonstances extraordinaires lui ont
fait former.
Il me semble donc que nous pouvons remplir
nos devoirs et servir en même temps nos intérêts, en
satisfaisant à nos engagemens, par un article qui serait ainsi conçu:
“L’Europe, réunie en congrès,
reconnaît S. M. Ferdinand IV. comme roi de Naples. Toutes les puissances
s’engagent mutuellement, les unes envers les autres, à n’appuyer
directement ou indirectement aucune prétention opposée aux
droits qu’il a de prendre ce titre. Mais les troupes que les puissances
étrangères à l’Italie et alliées de sa dite
majesté pourraient mettre en marche pour le soutien de sa cause,
ne pourront traverser l’Italie.”
Je me persuade, milord, que V. Exc. est suffisamment
jvousautorisée pour qu’elle puisse consentir à cette clause:
mais si ugiez differemment, et si vous pensiez avoir besoin d’une autorisation
plus spéciale, je vous prie de la demander sans délai, comme
vous avez bien voulu me promettre de le faire.
Agréez, etc. etc.
(Signé) LE
PRINCE DE TALLEYRAND.