Victor Hugo and his Revolutionary and Napoleonic Era Writings




Victor Hugo Poetry

Buonaparte

by Victor Hugo (1802-1885)

[from Odes et Ballades]




                
De Deo. I
Quand la terre engloutit les cités qui la couvrent ; 
Que le vent sème au loin un poison voyageur ; 
Quand l'ouragan mugit ; quand des monts brûlants s'ouvrent ; 
C'est le réveil du Dieu vengeur. 
Et si, lassant enfin les clémences célestes, 
Le monde à ces signes funestes 
Ose répondre en les bravant, 
Un homme alors, choisi par la main qui foudroie, 
Des aveugles fléaux ressaisissant la proie, 
Paraît, comme un fléau vivant ! 

Parfois, élus maudits de la fureur suprême, 
Entre les nations des hommes sont passés, 
Triomphateurs longtemps armés de l'anathème, - 
Par l'anathème renversés ! 
De l'esprit de Nemrod héritiers formidables, 
Ils ont sur les peuples coupables 
Régné par la flamme et le fer ; 
Et dans leur gloire impie, en désastres féconde, 
Ces envoyés du ciel sont apparus au monde, 
Comme s'ils venaient de l'enfer ! 

II
Naguère, de lois affranchie, 
Quand la Reine des nations 
Descendit de la monarchie, 
Prostituée aux factions, 
On vit, dans ce chaos fétide, 
Naître de l'hydre régicide 
Un despote, empereur d'un camp. 
Telle souvent la mer qui gronde 
Dévore une plaine féconde 
Et vomit un sombre volcan. 

D'abord, troublant du Nil les hautes catacombes, 
Il vint, chef populaire, y combattre en courant, 
Comme pour insulter des tyrans dans leurs tombes, 
Sous sa tente de conquérant. - 
Il revint pour régner sur ses compagnons d'armes. 
En vain l'auguste France en larmes 
Se promettait des jours plus beaux ; 
Quand des vieux pharaons il foulait la couronne, 
Sourd à tant de néant, ce n'était qu'un grand trône 
Qu'il rêvait sur leurs grands tombeaux ! 

Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice ; 
Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi ; 
L'anarchie, à Vincenne, admira son complice, - 
Au Louvre elle adora son roi. 
Il fallut presque un Dieu pour consacrer cet homme. 
Le Prêtre-Monarque de Rome 
Vint bénir son front menaçant ; 
Car, sans doute en secret effrayé de lui-même, 
Il voulait recevoir son sanglant diadème 
Des mains d'où le pardon descend. 

III
Lorsqu'il veut, le Dieu secourable, 
Qui livre au méchant le pervers, 
Brise le jouet formidable 
Dont il tourmentait l'univers. 
Celui qu'un instant il seconde 
Se dit le seul maître du monde ; 
Fier, il s'endort dans son néant ; 
Enfin, bravant la loi commune, 
Quand il croit tenir sa fortune, 
Le fantôme échappe au géant. 

IV
Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires, 
Cet homme, ignorant Dieu qui l'avait envoyé, 
De cités en cités promenant ses prétoires, 
Marchait, sur sa gloire appuyé. 
Sa dévorante armée avait, dans son passage, 
Asservi les fils de Pélage 
Devant les fils de Galgacus ; 
Et, quand dans leurs foyers il ramenait ses braves, 
Aux fêtes qu'il vouait à ces vainqueurs esclaves, 
Il invitait les rois vaincus ! 

Dix empires conquis devinrent ses provinces. 
Il ne fut pas content dans son orgueil fatal. - 
Il ne voulait dormir qu'en une cour de princes, 
Sur un trône continental ! 
Ses aigles, qui volaient sous vingt cieux parsemées, 
Au nord, de ses longues armées 
Guidèrent l'immense appareil ; 
Mais là parut l'écueil de sa course hardie. 
Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie 
Fut l'aurore du grand réveil ! 

Il tomba Roi ; - puis, dans sa route, 
Il voulut, fantôme ennemi, 
Se relever, afin sans doute 
De ne plus tomber à demi. 
Alors, loin de sa tyrannie, 
Pour qu'une effrayante harmonie 
Frappât l'orgueil anéanti, 
On jeta ce captif suprême 
Sur un rocher, débris lui-même 
De quelque ancien monde englouti ! 

Là, se refroidissant comme un torrent de lave, 
Gardé par ses vaincus, chassé de l'univers, 
Ce reste d'un tyran, en s'éveillant esclave, 
N'avait fait que changer de fers. 
Des trônes restaurés écoutant la fanfare, 
Il brillait de loin comme un phare, 
Montrant l'écueil au nautonier. 
Il mourut. - Quand ce bruit éclata dans nos villes, 
Le monde respira dans les fureurs civiles, 
Délivré de son prisonnier ! 

Ainsi l'orgueil s'égare en sa marche éclatante, 
Colosse né d'un souffle et qu'un regard abat. - 
Il fit du glaive un sceptre, et du trône une tente. 
Tout son règne fut un combat. 
Du fléau qu'il portait lui-même tributaire, 
Il tremblait, prince de la terre ; 
Soldat, on vantait sa valeur. 
Retombé dans son coeur comme dans un abîme, 
Il passa par la gloire, il passa par le crime, 
Et n'est arrivé qu'au malheur. 

V
 

Peuples, qui poursuivez d'hommages 
Les victimes et les bourreaux, 
Laissez-le fuir seul dans les âges ; - 
Ce ne sont point là les héros ! 
Ces faux dieux, que leur siècle encense, 
Dont l'avenir hait la puissance, 
Vous trompent dans votre sommeil ; 
Tels que ces nocturnes aurores 
Où passent de grands météores, 
Mais que ne suit pas le soleil. 





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L'Expiation

by Victor Hugo (1802-1885)

[from Les châtiments (1852)]






                
L'Expiation


I
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre : 
Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre 
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés 
On voyait des clairons à leur poste gelés
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre, 
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs, 
Pleuvaient : les grenadiers, surpris d'être tremblants, 
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise 
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.
Ce n'étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre ;
C'était un rêve errant dans la brume, un mystère, 
Une procession d'ombres sur le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse 
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et, chacun se sentant mourir, on était seul.
- Sortira-t-on jamais de ce funèbre empire ?
Deux ennemis ! le Tzar, le Nord. Le Nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus, 
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige, 
Voir que des régiments s'étaient endormis là.
Ô chutes d'Annibal ! Lendemains d'Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières.
On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent 
S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leurs fusils, et sur eux 
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux, 
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves. 

Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait. L'empereur était là, debout, qui regardait. Il était comme un arbre en proie à la cognée. Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée, Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ; Et lui, chêne vivant, par la hache insulté, Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches, Il regardait tomber autour de lui ses branches. Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour. Tandis qu'environnant sa tente avec amour, Voyant son ombre aller et venir sur la toile. Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile, Accusaient le destin de lèse-majesté, Lui se sentit soudain dans l'âme épouvanté. Stupéfait du désastre et ne sachant que croire, L'empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire Trembla ; Napoléon comprit qu'il expiait Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet, Devant ses légions sur la neige semées : - Est-ce le châtiment ? dit-il, Dieu des armées ? Alors il s'entendit appeler par son nom Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit : non.
II
Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France.
Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance ;
Tu désertais, victoire, et le sort était las.
Ô Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas !
Car ces derniers soldats de la dernière guerre 
Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,
Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain ! 

Le soir tombait : la lutte était ardente et noire.
Il avait l'offensive et presque la victoire ; 
Il tenait Wellington acculé sur un bois.
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille 
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.
Soudain. joyeux, il dit : Grouchy ! - C'était Blucher 
L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme, 
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés, 
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge, 
Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ; 
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs, 
Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs 
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes, 
Où l'on entrevoyait des blessures difformes !
Carnage affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet 
Sentit que la bataille entre ses mains pliait.
Derrière un mamelon la garde était massée.
La garde, espoir suprême et suprême pensée !
- Allons ! faites donner la garde, cria-t-il !
Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, 
Cuirassiers, Canonniers qui traînaient des tonnerres, 
Portant le noir colback ou le casque poli,
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, 
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : vive l'empereur !
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, 
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, 
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas! Napoléon, sur sa garde penché,
Regardait, et sitôt qu'ils avaient débouché 
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre, 
Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d'acier
Comme fond une cire au souffle d'un brasier.
Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques!
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps 
Et regardait mourir la garde. - C'est alors 
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, 
Changeant subitement les drapeaux en haillons, 
A de certains moments, spectre fait de fumées, 
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroute apparut au soldat qui s'émeut,
Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut!
Sauve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches
Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches, 
Comme si quelque souffle avait passé sur eux, 
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux, 
Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles, 
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles, 
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil!
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient. - En un clin d'œil
Comme s'envole au vent une paille enflammée, 
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée, 
Et cette plaine, hélas! où l'on rêve aujourd'hui,
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui!
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, 
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants, 
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants!
Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve ; 
Hommes, chevaux, tambours, drapeaux; - et dans l'épreuve
Sentant confusément revenir son remords,
Levant les mains au ciel, il dit : - Mes soldats mort,
Moi vaincu! mon empire est brisé comme verre.
Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ?
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,
Il entendit la voix qui lui répondait : non! 

III
 

Il croula. Dieu changea la chaîne de l'Europe. 

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe,
Un roc hideux, débris des antiques volcans.
Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,
Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre, 
Et, joyeux, s'en alla sur le pic centenaire
Le clouer, excitant par son rire moqueur
Le vautour Angleterre à lui ronger le cœur. 

Evanouissement d'une splendeur immense !
Du soleil qui se lève à la nuit qui commence, 
Toujours l'isolement, l'abandon, la prison ; 
Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon.
Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace, 
Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe, 
Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents !
Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,
Adieu, le cheval blanc que César éperonne !
Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,
Plus de rois prosternés dans l'ombre avec terreur, 
Plus de manteau traînant sur eux, plus d'empereur !
Napoléon était retombé Bonaparte.
Comme un romain blessé par la flèche du Parthe,
Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brûla.
Un caporal anglais lui disait : halte-là !
Son fils aux mains des rois, sa femme au bras d'un autre.
Plus vil que le pourceau qui dans l'égout se vautre, 
Son sénat qui l'avait adoré, l'insultait.
Aux bords des mers, à l'heure où la bise se tait,
Sur les escarpements croulant en noirs décombres, 
Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.
Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier, 
L'œil encore ébloui des batailles d'hier,
Il laissait sa pensée errer à l'aventure.
Grandeur, gloire, ô néant ! calme de la nature !
Des aigles qui passaient ne le connaissaient pas.
Les rois, ses guichetiers, avaient pris un compas 
Et l'avaient enfermé dans un cercle inflexible.
Il expirait. La mort de plus en plus visible 
Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux 
Comme le froid matin d'un jour mystérieux,
Son âme palpitait, déjà presque échappée.
Un jour enfin il mit sur son lit son épée,
Et se coucha près d'elle, et dit : c'est aujourd'hui !
On jeta le manteau de Marengo sur lui.
Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre, 
Se penchaient sur son front ; il dit : me voici libre !
Je suis vainqueur ! je vois mes aigles accourir !
Et. comme il retournait sa tête pour mourir, 
Il aperçut, un pied dans la maison déserte, 
Hudson-Lowe guettant par la porte entrouverte.
Alors, géant broyé sous le talon des rois, 
Il cria : - la mesure est comble cette fois !
Seigneur ! c'est maintenant fini ! Dieu que j'implore, 
Vous m'avez châtié ! - la voix dit : - pas encore !

IV
Ô noirs événements, vous fuyez dans la nuit !
L'empereur mort tomba sur l'empire détruit.
Napoléon alla s'endormir sous le saule.
Et les peuples alors, de l'un à l'autre pôle, 
Oubliant le tyran, s'éprirent du héros.
Les poètes, marquant au front les rois bourreaux,
Consolèrent, pensifs, cette gloire abattue.
À la colonne veuve on rendit sa statue.
Quand on levait les yeux, on le voyait debout 
Au-dessus de Paris, serein, dominant tout, 
Seul, le jour dans l'azur et la nuit dans les astres.
Panthéons, on grava son nom sur vos pilastres !
On ne regarda plus qu'un seul côté des temps ; 
On ne se souvint plus que des jours éclatants ; 
Cet homme étrange avait comme enivré l'histoire ; 
La justice à l'œil froid disparut sous sa gloire ; 
On ne vit plus qu'Eylau, Ulm, Arcole, Austerlitz ; 
Comme dans les tombeaux des romains abolis, 
On se mit à fouiller dans ces grandes années ; 
Et vous applaudissiez, nations inclinées, 
Chaque fois qu'on tirait de ce sol souverain 
Ou le consul de marbre ou l'empereur d'airain !

V
Le nom grandit quand l'homme tombe ; 
Jamais rien de tel n'avait lui.
Calme, il écoutait dans sa tombe 
La terre qui parlait de lui. 

La terre disait : « la victoire 
A suivi cet homme en tous lieux.
Jamais tu n'as vu, sombre histoire, 
Un passant plus prodigieux ! 

Gloire au maître qui dort sous l'herbe 
Gloire à ce grand audacieux !
Nous l'avons vu gravir, superbe, 
Les premiers échelons des cieux ! 

Il envoyait, âme acharnée,
Prenant Moscou, prenant Madrid, 
Lutter contre la destinée
Tous les rêves de son esprit. 

A chaque instant, rentrant en lice.
Cet homme aux gigantesques pas 
Proposait quelque grand caprice 
A Dieu qui n'y consentait pas. 

Il n'était presque plus un homme.
Il disait, grave et rayonnant,
En regardant fixement Rome : 
C'est moi qui règne maintenant ! 

Il voulait, héros et symbole, 
Pontife et roi, phare et volcan, 
Faire du Louvre un Capitole
Et de Saint-Cloud un Vatican.

César, il eût dit à Pompée :
Sois fier d'être mon lieutenant !
On voyait luire son épée
Au fond d'un nuage tonnant. 

Il voulait, dans les frénésies
De ses vastes ambitions,
Faire devant ses fantaisies
Agenouiller les nations, 

Ainsi qu'en une urne profonde,
Mêler races, langues, esprits,
Répandre Paris sur le monde,
Enfermer le monde en Paris ! 

Comme Cyrus dans Babylone,
Il voulait sous sa large main,
Ne faire du monde qu'un trône
Et qu'un peuple du genre humain, 

Et bâtir, malgré les huées,
Un tel empire sous son nom
Que Jéhovah dans les nuées
Fût jaloux de Napoléon ! »

VI
Enfin, mort triomphant, il vit sa délivrance, 
Et l'océan rendit son cercueil à la France. 

L'homme, depuis douze ans, sous le dôme doré, 
Reposait, par l'exil et par la mort sacré ; 
En paix ! - quand on passait près du monument sombre, 
On se le figurait, couronne au front, dans l'ombre,
Dans son manteau semé d'abeilles d'or, muet, 
Couché sous cette voûte où rien ne remuait, 
Lui, l'homme qui trouvait la terre trop étroite, 
Le sceptre en sa main gauche, et l'épée en sa droite,
A ses pieds son grand aigle ouvrant l'œil à demi,.
Et l'on disait : c'est là qu'est César endormi ! 

Laissant dans la clarté marcher l'immense ville, 
Il dormait ; il dormait confiant et tranquille.

VII
 

Une nuit, - c'est toujours la nuit dans le tombeau,
Il s'éveilla. Luisant comme un hideux flambeau, 
D'étranges visions emplissaient sa paupière ; 
Des rires éclataient sous son plafond de pierre ; 
Livide, il se dressa, la vision grandit ; 
Ô terreur ! une voix qu'il reconnut, lui dit : 

- Réveille-toi. Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène,
L'exil, les rois geôliers, l'Angleterre hautaine 
Sur ton lit accoudée à ton dernier moment, 
Sire, cela n'est rien. Voici le châtiment : 

La voix alors devint âpre, amère, stridente, 
Comme le noir sarcasme et l'ironie ardente ; 
C'était le rire amer mordant un demi-dieu. 

- Sire ! on t'a retiré de ton Panthéon bleu !
Sire ! on t'a descendu de ta haute colonne !
Regarde : des brigands, dont l'essaim tourbillonne, 
D'affreux bohémiens, des vainqueurs de charnier 
Te tiennent dans leurs mains et t'ont fait prisonnier.
A ton orteil d'airain leur patte infâme touche.
Ils t'ont pris. Tu mourus, comme un astre se couche.
Napoléon-le-Grand, empereur ; tu renais
Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais.
Te voilà dans leurs rangs, on t'a, l'on te harnache.
Ils t'appellent tout haut grand homme, entr'eux, ganache 
Ils traînent sur Paris, qui les voit s'étaler, 
Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler.
Aux passants attroupés devant leur habitacle,
Ils disent, entends-les : - Empire à grand spectacle !
Le pape est engagé dans la troupe ; c'est bien,
Nous avons mieux ; le czar en est ; mais ce n'est rien, 
Le czar n'est qu'un sergent, le pape n'est qu'un bonze, 
Nous avons avec nous le bonhomme de bronze !
Nous sommes les neveux du grand Napoléon !
Et Fould, Magnan, Rouher, Parieu caméléon,
Font rage. Ils vont montrant un sénat d'automates.
Ils ont pris de la paille au fond des casemates
Pour empailler ton aigle, ô vainqueur d'Iéna !
Il est là, mort, gisant, lui qui si haut plana,
Et du champ de bataille il tombe au champ de foire.
Sire, de ton vieux trône ils recousent la moire.
Ayant dévalisé la France au coin d'un bois,
Ils ont à leurs haillons du sang, comme tu vois,
Et dans son bénitier Sibour lave leur linge.
Toi, lion, tu les suis ; leur maître, c'est le singe.
Ton nom leur sert de lit, Napoléon premier.
On voit sur Austerlitz un peu de leur fumier.
Ta gloire est un gros vin dont leur honte se grise ;
Cartouche essaie et met ta redingote grise ;
On quête des liards dans le petit chapeau ;
Pour tapis sur la table ils ont mis ton drapeau ;
A cette table immonde où le grec devient riche,
Avec le paysan on boit, on joue, on triche.
Tu te mêles, compère, à ce tripot hardi,
Et ta main qui tenait l'étendard de Lodi,
Cette main qui portait la foudre, ô Bonaparte,
Aide à piper les dés et fait sauter la carte.
Ils te forcent à boire avec eux, et Carlier
Pousse amicalement d'un coude familier
Votre majesté, sire, et Piétri dans son antre
Vous tutoie, et Maupas vous tape sur le ventre.
Faussaires, meurtriers, escrocs, forbans, voleurs,
Ils savent qu'ils auront, comme toi, des malheurs ;
Leur soif en attendant vide la coupe pleine,
A ta santé ; Poissy trinque avec Sainte-Hélène.
Regarde ! bals, sabbats, fêtes matin et soir.
La foule au bruit qu'ils font se culbute pour voir ; 
Debout sur le tréteau qu'assiège une cohue
Qui rit, bâille, applaudit, tempête, siffle, hue,
Entouré de pasquins agitant leur grelot,
- Commencer par Homère et finir par Callot !
Epopée ! épopée ! oh ! quel dernier chapitre ! -
Près de Troplong paillasse et de Baroche pitre,
Devant cette baraque, abject et vil bazar
Où Mandrin mal lavé se déguise en César,
Riant, l'affreux bandit, dans sa moustache épaisse,
Toi, spectre impérial, tu bats la grosse caisse. 

L'horrible vision s'éteignit. - L'empereur,
Désespéré, poussa dans l'ombre un cri d'horreur,
Baissant les yeux, dressant ses mains épouvantées ;
Les Victoires de marbre à la porte sculptées,
Fantômes blancs debout hors du sépulcre obscur,
Se faisaient du doigt signe et, s'appuyant au mur,
Ecoutaient le titan pleurer dans les ténèbres.
Et lui, cria : démon aux visions funèbres,
Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois.
Qui donc es-tu ? - Je suis ton crime, dit la voix.
La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange
Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge ;
Pareils aux mots que vit resplendir Balthazar,
Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient sur César ;
Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère,
Leva sa face pâle et lut : - DIX-HUIT BRUMAIRE !




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The Retreat from Moscow

by Victor Hugo (1802-1885)

[Translation of the first section of L'Expiation from Les châtiments (1852)]



 
It snowed. A defeat was our conquest red!
For once the eagle was hanging its head.
Sad days! the Emporer turned slowly his back
On smoking Moscow, blent orange and black.
The water burst, avalanche-like, to reign
Over the endless blanched sheet of the plain.
Nor chief nor banner in order could keep,
The wolves of warfare were 'wildered like sheep.
The wings from centre could hardly be known
Through snow o'er horses and carts o'erthrown,
Where froze the wounded. In the bivouacs forlorn
Strange sights and gruesome met the breaking morn:
Mute were the bugles, while the men bestrode
Steeds turned to marble, unheeding the goad
The shells and bullets came down with the snow
As though the heavens hated these poor troops below.
Surprised at trembling, though it was with cold,
Who ne'er had trembled out of fear, the veterans bold
Marched stern; to grizzled moustache hoar-frost clung
'Neath banners that in leaden masses hung. 

It snowed, -- went snowing still. And chill the breeze
Whistled upon the glassy, endless seas,
Where naked feet on, on forever went,
With naught to eat, and not a sheltering tent.
They were not living troops as seen in war,
But merely phantoms of a dream, afar
In darkness wandering, amid the vapour dim, --
A mystery; of shadows a procession grim,
Nearing a blackening sky, unto its rim.
Frightful, since boundless, solitude behold
Where only Nemesis wove, mute and cold,
A net all snowy with its soft meshes dense,
A shroud of magnitued for host immense;
Till every one felt as if left alone
In a wide wilderness where no light shone,
To die, with pity none, and none to see
That from this mournful realm none should get free.
Their foes the frozen North and Czar,--that, worst.
Cannon were broken up in haste accurst
To burn the frames and make the pale fire high,
Where those lay down who never woke, or woke to die.
Sad and commingled, groups that blindly fled
Were swallowed smoothly by the desert dread. 

'Neath folds of blankness, monuments were raised.
O'er regiments; and History, amazed,
Could not record the ruin of this retreat, --
Unlike a downfall known before, or the defeat
Of Hannibal, reversed and wrapped in gloom,
Of Atilla, when nations met their doom!
Perished an army,--fled French glory then,
Though there the Emperor! He stood and gazed
At the wild havoc, like a monarch dazed
In woodland hoar, who felt the shrieking saw:
He, living oak, beheld his branches fall, with awe.
Chiefs, soldiers, comrades died. But still warm love
Kept those that rose all dastard fear above,
As on his tent they saw his shadow pass,
Backwards and forwards; for they credited, alas!
His fortune's star! It could not, could not be
That he had not his work to do -- a destiny?
To hurl him headlong from his high estate,
Would be high treason in his bondman, Fate.
But all the while he felt himself alone,
Stunned with disasters few have ever known.
Sudden, a fear came o'er his troubled soul,--
What more was written on the Future's scroll?
Was this an expiation? It must be, yea!
He turned to God for one enlightening ray.
"Is this the vengeance, Lord of Hosts?" he sighed;
But the first murmur on his parched lips died.
"Is this the vengeance? Must my glory set?"
A pause: his name was called; of flame a jet
Sprang in the darkness; a Voice answered: "No!
Not yet."

Outside still fell the smothering snow.
Was it a voice indeed, or but a dream?
It was the vulture's, but how like the sea-bird's scream. 



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Ode à la Colonne

by Victor Hugo (1802-1885)

(1830)

_____
Dors ! nous t'irons chercher ! - Ce jour viendra peut-être ! 
Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître ; 
Car notre oeil s'est mouillé de ton destin fatal, 
Et, sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme, 
Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme 
        Qui t'arrache à ton piédestal. 

Oh ! va, nous te ferons de belles funérailles ! 
Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles, 
Nous en ombragerons ton cercueil respecté. 
Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie, 
Et nous t'amènerons la jeune poésie 
        Chantant la jeune liberté. 

Ode à la Colonne, Octobre 1830. 




                  

Le Retour de l'Empereur

by Victor Hugo (1802-1885)

(Paris, 1840)


                  

                  
I
Après la dernière bataille, 
Quand, formidables et béants, 
Six cents canons sous la mitraille 
Eurent écrasé les géants; 
Dans ces jours où caisson qui roule, 
Blessés, chevaux, fuyaient en foule, 
Où l'on vit choir l'aigle indompté, 
Et, dans le bruit et la fumée, 
Sous l'écroulement d'une armée, 
Plier Paris épouvanté; 

Quand la vieille garde fut morte, 
Trahi des uns, de tous quitté,
Le grand empereur , sans escorte 
Rentra dans la grande cité. 
Dans l'ancien palais Elysée c 
Il s'arrêta, l'âme épuisée;
Et, n'attendant plus de secours, 
Repoussant la guerre civile,
Avant de sortir de sa ville, 
Triste, il la contempla trois jours. 

Sa tête enfin était courbée. 
Plus de triomphes! plus de cris!
Sa popularité tombée
Couvrait sa gloire de débris. 
Partout l'abandon ou la haine! 
Le soir, quelque passant à peine, 
S'arrêtant, mais sans approcher, 
Dans le palais cherchant le maître, 
A travers la haute fenêtre 
Regardait son ombre marcher
 
Durant ces heures solennelles, 
Tandis qu'il sondait son malheur, 
L 'oeil des muettes sentinelles 
L'interrogeait avec douleur. 
Soldats toujours prêts pour la lutte, 
Hélas! ils comptaient de sa chute 
Chaque symptôme avant-coureur ; 
Et, comme un jour qui se retire, 
Ils voyaient s'effacer l'empire 
Dans le regard de l'empereur! 

Adieu ses légions sans nombre ! 
Adieu ses camps victorieux ! 
II se sentait poussé vers l'ombre 
Par un souffle mystérieux. 
La nuit, sa fièvre était sans trêves; 
II voyait flotter dans ses rêves 
Le spectre d'un rocher lointain; 
Déjà, l'âme d'angoisses pleine, 
II entrevoyait Sainte-Hélène 
Dans les brumes de son destin. 

Le jour, en proie à la pensée, 
L 'oeil fixé sur le sol sacré, 
Le front sur la vitre glacée, 
Il disait: « Oh! je reviendrai! 
Je reviendrai! toujours le même, 
Seul, sans pourpre et sans diadème, 
Sans bataillons et sans trésors ; 
Je veux, proscrit, chassé, qu'importe ? 
Choisir, pour rentrer, cette porte, 
Cette porte par où je sors. 

« Une nuit, dans une tempête, 
Rapporté par un vent des cieux, 
Avec des éclairs sur la tête, 
Je surgirai, vivant, joyeux ! 
Mes vieux compagnons d'aventure 
Dormiront dans la brume obscure, 
Et tout à coup, à l'orient, 
Ils verront luire, ô délivrance! 
Mon oeil, rayonnant pour la France, 
Pour l' Angleterre flamboyant! 

« J'apparaîtrai dans les ténèbres 
A ce Paris qui m'adora; 
Le jour succède aux nuits funèbres, 
Et mon peuple se lèvera ! 
Il se lèvera plein de joie, 
Pourvu que dans l'ombre il me voie 
Chassant l'étranger, vil troupeau, 
Pâle, la main de sang trempée, 
Avec le tronçon d'une épée, 
Avec le haillon d'un drapeau! « 

Sire, vous reviendrez dans votre capitale, 
Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur , 
Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale, 
        En habit d'empereur!
 
Par cette même porte, où Dieu vous accompagne, 
Sire, vous reviendrez sur un sublime char, 
Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne 
        Et grand comme César! 

Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule, 
On verra resplendir votre aigle au bec vermeil, 
Et sur votre manteau vos abeilles en foule 
        Frissonner au soleil. 

Paris sur ses cent tours allumera des phares ; 
Paris fera parler toutes ses grandes voix; 
Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares, 
        Chanteront à la fois. 

Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence, 
Emu comme le prêtre au seuil du lieu sacré, 
Sire, on verra vers vous venir un peuple immense, 
        Tremblant, pâle, effaré ; 

Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, 
Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom, 
Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte 
        Au vieux Napoléon. 

Une nouvelle armée, ardente d'espérance. 
Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, 
Autour de votre char criera: Vive la France! 
        Et vive L'Empereur! 

En vous voyant passer. ô chef du grand empire! 
Le peuple et les soldats tomberont à genoux; 
Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire 
        Je suis content de vous ! 

Une acclamation douce, tendre et hautaine, 
Chant des coeurs, cri d'amour où l'extase se joint, 
Remplira la cité; mais, ô mon capitaine ! 
        Vous ne l'entendrez point. 

De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire, 
Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas; 
Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire, 
        Vous ne le verrez pas. 

Car, ô géant! couché dans une ombre profonde, 
Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, 
S'éveilleront Paris, et la France, et le monde, 
        Vous serez endormi! 

Vous serez endormi, figure auguste et fière, 
De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, 
Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, 
        Dort depuis six cents ans. 

L'épée au flanc, l'oeil clos, la main encore émue 
Par le dernier baiser de Bertrand éperdu, 
Dans un lit où jamais le dormeur ne remue, 
        Vous serez étendu. 

Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, 
Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout, 
Et qui, touchés un soir par le vent des batailles, 
        Se couchaient tout à coup. 

Leur attitude grave, altière, armée encore, 
Ressemblait au sommeil, et non point au trépas; 
Mais la diane, hélas! cette voix de l'aurore, 
        Ne les réveillait pas. 

Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire, 
Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer, 
Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire, 
        Ne pourra que pleurer. 

Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume 
Tous les fronts, tous les coeurs qui battront sous le ciel 
Les nations feront asseoir votre fantôme 
        Au trône universel. 

Les poètes divins, élite agenouillée, 
Vous proclameront grand, vénérable, immortel, 
Et de votre mémoire, injustement souillée, 
        Redoreront l'autel. 

Les nuages auront passé dans votre gloire; 
Rien ne troublera plus son rayonnement pur; 
Elle se posera sur toute notre histoire 
        Comme un dôme d'azur. 

Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne, 
Pour la France un proscrit magnanime et serein, 
Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne, 
        Un colosse d'airain, 

Vous cependant, - tandis qu'une pompe sacrée 
Mènera par la ville un cortège inouï, 
Et que tous croiront voir revivre à votre entrée 
        Un monde évanoui; 

Tandis qu'on entendra, près du dôme ou des ombres 
Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient, 
Rugir les vieux canons comme des dogues sombres 
        Quand le maître revient ; 

Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface, 
Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau, - 
Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face 
        Par le ver du tombeau! 

Sombres événements, hérauts aux noirs messages ! 
Masques dont le Seigneur connaît seul les visages, 
Que vous parlez parfois un langage effrayant! 
Oh! n'arrachez-vous pas au livre de Dieu même 
Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème, 
        Que vous nous jetez en fuyant ? 

Rien n'est complet; à tout il manque quelque chose; 
L 'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose. 
Ces héros sont trop grands! un même sort les suit. 
Hélas! tous les Césars et tous les Charlemagnes 
Ont deux versants ainsi que les hautes montagnes ; 
D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit. 

Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère ! 
Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire. 
Oh! que d'écroulements! tout chancelle à la fois, 
Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines, 
Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines 
        Sous le poids des divines lois ! 

Rien de ces noirs débris ne sort - que toi, pensée ! 
Poésie immortelle à tous les vents bercée! . 
Ainsi, pour s'en aller en toute liberté, 
Au gré de l'air qui souffle ou de l'eau qui s'épanche, 
Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche 
Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté. 

II
Sainte-Hélène! - leçon! chute! exemple! agonie! 
L ' Angleterre, à la haine épuisant son génie, 
Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour ; 
Et l'univers revit ce spectacle homérique; 
La chaîne, le rocher brûlé du ciel d'Afrique, 
        Et le Titan - et le Vautour! 

Cependant ces tourments, cette auguste infortune, 
Cette rage punique, implacable rancune, 
Faisant saigner d'en bas le grand crucifié, 
Ces affronts, qui tombaient sur toute âme hautaine, 
Comme un vase profond où coule une fontaine, 
Emplissaient lentement le monde de pitié. 

Pitié des nobles coeurs! cri de toute la terre ! 
Qui t'irritaient dans l'ombre, ô geôlier d'Angleterre ! 
Car l'admiration, de son feu souverain, 
Endurcit l 'homme vil, amollit la grande âme. 
Hélas! où pleure un brave, un lâche rit, La flamme 
        Sèche la fange et fond l'airain. 

Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte. 
On l'entendait parler dans son île à voix haute. 
Il rêvait; il dictait d'illustres testaments; 
Il repoussait l'oubli dont l'exil s'enveloppe; 
Et, quand son oeil parfois se tournait vers l'Europe, 
Il en venait encore de grands rayonnements. 

Un jour - Lanne assoupi tressaillit sous son dôme; - 
Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme 
Frémirent en voyant passer un noir corbeau. 
On regarda. La nuit était sur Sainte-Hélène. 
Un guichetier anglais sous son impure haleine 
        Avait éteint le grand flambeau. 

Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine! 
Dans les monts, près d'un saule, au bord d'une fontaine, 
        Sans affront, sans honneur, 
Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure, 
Seul avec l'océan, seul avec la nature, 
        Seul avec vous, Seigneur ! 

Là, dans la solitude, après tant de tempêtes, 
Tandis que son esprit revivait dans nos têtes, 
Que l'Europe indignée exécrait sa prison, 
Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles, 
Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles 
Gronder confusément encore à l'horizon; 

Durant les nuits, à l'heure où l'âme dans l'espace
N'entend que l'eau qui fuit, le cormoran qui passe, 
        Le flot des flots heurté, 
L'air balayant les monts que la nuée encombre, 
Et ce que dit tout bas à l'éternité sombre 
        La sombre immensité; 

Quand la forêt frissonne au front de la colline, 
Quand le ciel lentement vers l'océan s'incline, 
Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons, 
La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre, 
        Semble écumer dans l'ombre 
Au choc étincelant des constellations ; 

Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées, 
Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées, 
        Chantant un divin choeur, 
Couvrant d'oubli sa tombe aux bruits humains murée, 
Ensemble accomplissaient la fonction sacrée 
        De calmer ce grand coeur . 

III
Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville, 
Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville, 
Vienne l'austère, ou Naple au soleil radieux, 
Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale ! 
Alors tout était dit. La garde impériale 
        Faisait trois pas comme les dieux. 

Vos batailles, ô roi! comme des mains fatales, 
L'une après l'autre, ont pris toutes les capitales; 
Il suffit d'Iéna pour entrer à Berlin, 
D' Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme! 
Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome, 
        La Moskova mène au Kremlin ! 

Paris coûte plus cher! c'est la cité sacrée! 
C'est la conquête ardue, âpre, démesurée ! 
Le but éblouissant des suprêmes efforts ! 
Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire, 
Sire, il faut revenir de la sombre victoire 
        Qu'on remporte au pays des morts! 

Il faut avoir forcé toute haine à se taire, 
Rallié tout grand coeur et tout grand caractère, 
S'être fait de l'Europe et l'âme et le milieu, 
Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple, 
Etre pour l'univers, qui de loin vous contemple, 
        Plus qu'un fantôme et presque un dieu ! 

Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres; 
Il faut, héros accru même par les désastres, 
Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau, 
Sortir du fond des mers où l'autre ciel commence, 
Et mêler la grandeur de l'océan immense 
        A la majesté du tombeau! 

IV
Oh! t'abaisser n'est pas facile, 
France, sommet des nations ! 
Toi que l'idée a pour asile, 
Mère des révolutions ! 
Aux choses dont tu fais le moule 
Tout l'univers travaille en foule; 
Ta chaleur dans ses veines coule ; 
Il t'obéit avec orgueil; 
Il marche, il forge, il tente, il fonde; 
Toi, tu penses, grave et féconde... - 
La France est la tête du monde, 
Cyclope dont Paris est l'oeil! 

Te détruire ? - audace insensée! 
Crime! folie! impiété! 
Ce serait ôter la pensée 
A la future humanité ! 
Ce serait aveugler les races ! 
Car, dans le chemin que tu traces, 
Dans le cercle où tu les embrasses, 
Tous les peuples doivent s'unir; 
L'esprit des temps à ta voix change; 
Tout ce qui naît sous toi se range! - 
Qui donc ferait ce rêve étrange 
De décapiter l'avenir ? 

Te bâillonner ? - Rois! Dieu lui-même 
Pourra vous le prouver bientôt, 
Ce siècle est un profond problème 
Dont la France seule a le mot. 
Ce siècle est debout sur la rive, 
D'une voix terrible ou plaintive, 
Questionnant quiconque arrive, 
Tribuns, penseurs, - ou rois, hélas ! 
Il propose à tous, dès l'aurore, 
L'énigme inexpliquée encore, 
Et, comme le sphinx, il dévore 
Celui qui ne le comprend pas ! 

T'insulter ? - mais, s'il se rencontre 
Des rois pour courir ce danger, 
Vois donc les choses que Dieu montre 
A ceux qui voudraient t'outrager! 
Vois, sous l'arche où sont nos histoires, 
Wagram, les mains de poudre noires, 
Ulm, Essling, Eylau, cent victoires, 
Défiler au bruit du tambour! 
Dieu, quand l'Europe te croit morte, 
Prend l'empereur et te l'apporte, 
Et fait repasser sous ta porte 
Toute ta gloire en un seul jour ! 

T'insulter! t'insulter! ma mère! 
Mais n'avons-nous pas tous, ô ciel ! 
Parmi nos livres, près d 'Homère, 
Quelque vieux sabre paternel ? 
Nos pères sont morts, France aimée! 
Mais de leur foule ranimée 
Peut-être on ferait une armée 
Comme on en fait un Panthéon! 
Prêts à surgir au bruit des bombes, 
Prêts à se lever si tu tombes, 
Peut-être sont-ils dans leurs tombes 
Entiers comme Napoléon! 


Toi, héros de ces funérailles, 
Roi! génie! empereur! martyr! 
Les temps sont clos; dans nos murailles 
Rentre pour ne plus en sortir ! 
Rentre aussi dans ta gloire entière, 
Toi qui mêlais, d'une main fière, 
Dans l'airain de ton oeuvre altière 
Tous les peuples, tous les métaux ; 
Toi qui, dans ta force profonde, 
Oubliant que la foudre gronde, 
Voulais donner ta forme au monde 
Comme Alexandre au mont Athos ! 

Tu voulais, versant notre sève 
Aux peuples trop lents à mûrir, 
Faire conquérir par le glaive 
Ce que l'esprit doit conquérir. 
Sur Dieu même prenant l'avance, 
Tu prétendais, vaste espérance ! 
Remplacer Rome par la France 
Régnant du Tage à la Néva; 
Mais de tels projets Dieu se venge. 
Duel effrayant! guerre étrange ! 
Jacob ne luttait qu'avec l'ange, 
Tu luttais avec Jéhova! 

Nul homme en ta marche hardie
 N'a vaincu ton bras calme et fort; 
A Moscou, ce fut l'incendie; 
A Waterloo, ce fut le sort. 
Que t'importe que l'Angleterre 
Fasse parler un bloc de pierre 
Dans ce coin fameux de la terre 
Où Dieu brisa Napoléon, 
Et, sans qu'elle-même ose y croire, 
Fasse attester devant l 'histoire 
Le mensonge d'une victoire 
Par le fantôme d'un lion ? 

Oh! qu'il tremble, au vent qui s'élève, 
Sur son piédestal incertain, 
Ce lion chancelant qui rêve, 
Debout dans le champ du destin! 
Nous repasserons dans sa plaine! 
Laisse-Ie donc conter sa haine 
Et répandre son ombre vaine 
Sur tes braves ensevelis! 
Quelque jour, - et je l'attends d'elle! - 
Ton aigle, à nos drapeaux fidèle, 
Le soufflettera d'un coup d'aile 
En s'en allant vers Austerlitz! 



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A Laure, Duch. d'A.

by Victor Hugo (1802-1885)

[from Les Rayons et les Ombres]

_____

                    
Le conseil municipal de la ville de Paris a refusé de donner six pieds de terre dans le cimetière du Père-Lachaise pour le tombeau de la veuve de Junot, ancien gouverneur de Paris. Le ministre de l'intérieur a également refusé un morceau de marbre pour ce monument. (Journaux de février 1840.) (V. H.)

XII
Laure Permon, duchesse d'Ambrantes, veuve d'Andoche Junot,
l'un des premiers compagnons de Bonaparte depuis Toulon, 
qui s'était suicidé dans un accès de folie en 1813. 
Devenue la maîtresse de Balzac, elle publia avec son aide
des Mémoires avant de finir ses jours dans la misère le 7 juin 1838. 

Puisqu'ils n'ont pas compris dans leur étroite sphère, 
Qu'après tant de splendeur, de puissance et d'orgueil, 
Il était grand et beau que la France dût faire 
L'aumône d'une fosse à ton noble cercueil; 

Puisqu'ils n'ont pas senti que celle qui sans crainte 
Toujours loua la gloire et flétrit les bourreaux 
A le droit de dormir sur la colline sainte, 
A le droit de dormir à l'ombre des héros; 

Puisque le souvenir de nos grandes batailles 
Ne brûle pas en eux comme un sacré flambeau ; 
Puisqu'ils n'ont pas de coeur; puisqu'ils n'ont point d'entrailles
Puisqu'ils t'ont refusé la pierre d'un tombeau;  

C'est à nous de chanter un chant expiatoire! 
C'est à nous de t'offrir notre deuil à genoux! 
C'est à nous, c'est à nous de prendre ta mémoire 
Et de l'ensevelir dans un vers triste et doux! 

C'est à nous cette fois de garder, de défendre 
La mort contre l'oubli, son pâle compagnon; 
C'est à nous d'effeuiller des roses sur ta cendre; 
C'est à nous de jeter des lauriers sur ton nom ! 

Puisqu'un stupide affront, pauvre femme endormie, 
Monte jusqu'à ton front que César étoila, 
C'est à moi, dont ta main pressa la main amie, 
De te dire tout bas: Ne crains rien! je suis là ! 

Car j'ai ma mission! car, armé d'une lyre, 
Plein d'hymnes irrités ardents à s'épancher, 
Je garde le trésor des gloires de l'empire; 
Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher! 

Car ton coeur abondait en souvenirs fidèles ! 
Dans notre ciel sinistre et sur nos tristes jours, 
Ton noble esprit planait avec de nobles ailes, 
Comme un aigle souvent, comme un ange toujours! 

Car, forte pour tes maux et bonne pour les nôtres, 
Livrée à la tempête et femme en proie au sort,
Jamais tu n'imitas l'exemple de tant d'autres, 
Et d'une lâcheté tu ne te fis un port! 

Car toi, la muse illustre, et moi, l'obscur apôtre, 
Nous avons dans ce monde eu le même mandat, 
Et c'est un noeud profond qui nous joint l'un à l'autre, 
Toi, veuve d'un héros, et moi, fils d'un soldat! 

Aussi, sans me lasser, dans cette Babylone, 
Des drapeaux insultés baisant chaque lambeau, 
J'ai dit pour l'empereur: Rendez Iui sa colonne! 
Et je dirai pour toi: Donnez-lui son tombeau ! 

Février 1840. [12 mars 1840]



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Les paroles de mon oncle
Soeur de Charité

by Victor Hugo (1802-1885)

_____
J'avais vingt ans, j'étais criblé de coups de lance, 
On me porta sanglant et pâle à l'ambulance. 
On me fit un lit d'herbe, on me déshabilla. 
J'avais sur moi des vers; j'étais, dans ce temps-là, 
Poète, comme Horace amoureux de Barine. 
Les lances, qui m'avaient fort piqué la poitrine, 
Avaient aussi troué mes quatrains à Chloris. 
Tout manquait; on n'est pas soigné comme à Paris 
Dans ces vieilles forêts du pays de Thuringe; 
Le chirurgien dit: « Nous n'avons pas de linge. » 
Il lut mes vers et dit: « C'est un païen, je crois. » 
La sœur de charité fit un signe de croix. 
Et le docteur reprit: « Pas de linge! que faire? »
 Ah! cette guerre était grande, et je la préfère 
A votre paix. Quel temps! je suis un des témoins. 
J'ai des grades de plus et des cheveux de moins, 
Le vieux général songe au jeune capitaine, 
Et l'envie. Ah! l'aurore est charmante, et lointaine! 
Donc je perdais mon sang, j' étais évanoui. 
J'étais jeune, blessé, mourant, mais vivant; oui, 
Très vivant! Le docteur disait: « La mort est sûre 
Si l'on ne parvient pas à bander la blessure; 
Du linge! ou dans une heure il est mort! » Cependant 
Il partit. La bataille autour de nous grondant, 
Pleine de chocs, de meurtre et d'ombre, et des haleines 
De l'immense agonie éparse dans les plaines, 
L'appelait de sa voix formidable au secours; 
On ne donne aux blessés que des instants très courts. 
J'étais seul, et mon flanc saignait, et mon épaule 
Ruisselait, et la sœur de Saint-Vincent de Paule, 
Très jeune, pâle, et rose à travers sa pâleur, 
Me veillait, Elle dit: « Sauvons-le! quel malheur! 
S'il mourait, il serait damné, ce pauvre impie! » 
Elle arracha sa guimpe et fit de la charpie. 
Tout entière à ses soins pour le jeune inconnu, 
Elle ne voyait pas que son sein était nu: 
Moi, je rouvrais les yeux... - O muses de Sicile, 
Dire à quoi je pensais, ce serait difficile ! 

20 février 1874



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Le Cimetière d'Eylau

by Victor Hugo (1802-1885)

_____
A mes frères aînés, écoliers éblouis, 
Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis
Qui me disait à moi, de sa voix la plus tendre : 
Joue, enfant ! - me jugeant trop petit pour comprendre
J'écoutais cependant, et mon oncle disait: 
-Une bataille, bah! savez-vous ce que c'est? 
De la fumée. A l'aube on se lève, à la brune 
On se couche, et je vais vous en raconter une. 
Cette bataille-là se nomme Eylau; je crois 
Que j'étais capitaine et que j'avais la croix ; 
Oui, j'étais capitaine. Après tout, à la guerre, 
Un homme, c'est de l'ombre, et ça ne compte guère, 
Et ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Donc, Eylau 
C'est un pays en Prusse; un bois, des champs, de l'eau,
De la glace, et partout l'hiver et la bruine. 

Le régiment campa près d'un mur en ruine ;
On voyait des tombeaux autour d'un vieux clocher.
Benigssen ne savait qu'une chose, approcher
Et fuir ; mais l'empereur dédaignait ce manège.
Napoléon passa, sa lorgnette à la main.
Les grenadiers disaient : Ce sera pour demain.
Des vieillards, des enfants pieds nus, des femmes grosses
Se sauvaient; je songeais; je regardais les fosses, 
Le soir on fit les feux, et le colonel vint, 
Il dit : « Hugo? - Présent. - Combien d'hommes? - Cent vingt. 
-Bien. Prenez avec vous la compagnie entière, 
Et faites-vous tuer. - Où ? - Dans le cimetière. 
Et je lui répondis: - C'est en effet l'endroit. » 
J'avais ma gourde, il but et je bus; un vent froid 
Soufflait. Il dit: « La mort n'est pas loin. Capitaine, 
J'aime la vie, et vivre est la chose certaine, 
Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants. 
Moi, je donne mon cœur , mais ma peau, je la vends. 
Gloire aux belles! Trinquons. Votre poste est le pire. » 
Car notre colonel avait le mot pour rire. 
Il reprit: « Enjambez le mur et le fossé, 
Et restez là ; ce point est un peu menacé 
Ce cimetière étant la clef de la bataille, 
Gardez-le. - Bien. - Ayez quelques bottes de paille.
- On n'en a point. - Dormez par terre. - On dormira. 
- Votre tambour est-il brave? -Comme Barra. 
- Bien. Qu'il batte la charge au hasard, et dans l' ombre. 
Il faut avoir le bruit quand on n'a pas le nombre. 
Et je dis au gamin: -Entends-tu, gamin? -Oui, 
Mon capitaine, dit l'enfant, presque enfoui 
Sous le givre et la neige, et riant. - La bataille, 
Reprit le colonel, sera toute à mitraille; 
Moi, j'aime l'arme blanche, et je blâme l'abus 
Qu’on fait des lâchetés féroces de l’obus ;
Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse ;
Mais laissons l'empereur faire. Adieu, le temps presse.
Restez ici demain sans broncher. Au revoir. 
Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir. »
Le colonel partit. Je dis : Par file à droite ! »
Et nous entrâmes tous dans une enceinte étroite ;
De l'herbe, un mur autour, une église au milieu,
Et dans l'ombre, au-dessus des tombes, un bon Dieu. 

Un cimetière sombre, avec de blanches lames, 
Cela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes .
Le mur, et je donnai le mot d'ordre, et je fis 
Installer l'ambulance au pied du crucifix. 
« Soupons, dis-je, et dormons. » La neige cachait l'herbe;
Nos capotes étaient en loques; c'est superbe,
Si l'on veut, mais c'est dur quand le temps est mauvais. 
Je pris pour oreiller une fosse; j'avais 
Les pieds transis, ayant des bottes sans semelle; 
Et bientôt, capitaine et soldats, pêle-mêle, 
Nous ne bougeâmes plus, endormis sur les morts. 
Cela dort, les soldats; cela n'a ni remords, 
Ni crainte, ni pitié, n'étant pas responsable; 
Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable, 
Cela dort; et d'ailleurs, se battre rend joyeux. 
Je leur criai: Bonsoir! et je fermai les yeux ; 
A la guerre on n'a pas le temps des pantomimes. 
Le ciel était maussade, il neigeait, nous dormîmes. 
Nous avions ramassé des outils de labour, 
Et nous en avions fait un grand feu. Mon tambour 
L'attisa, puis s'en vint près de moi faire un somme. 
C'était un grand soldat, fils, que ce petit homme.
Le crucifix resta debout, comme un gibet. 
Bref, le feu s'éteignit; et la neige tombait. 
Combien fut-on de temps à dormir de la sorte? 
Je veux, si je le sais, que le diable m'emporte! 
Nous dormions bien. Dormir, c'est essayer la mort. 
A la guerre c'est bon. J'eus froid, très froid d'abord; 
Puis je rêvai ; je vis en rêve des squelettes 
Et des spectres, avec de grosses épaulettes ; 
Par degrés, lentement, sans quitter mon chevet, 
J'eus la sensation que le jour se levait,
Mes paupières sentaient de la clarté dans l'ombre; 
Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre 
Me secoua, c'était au canon ressemblant; 
Je m'éveillai; j'avais quelque chose de blanc 
Sur les yeux ; doucement, sans choc, sans violence, 
La neige nous avait tous couverts en silence 
D'un suaire, et j'y fis en me dressant un trou; 
Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où, 
M'éveilla tout à fait; je lui dis: « Passe au large! 
Et je criai: -Tambour, debout! et bats la charge! »

Cent vingt têtes alors, ainsi qu'un archipel, 
Sortirent de la neige; un sergent fit l'appel, 
Et l'aube se montra, rouge, joyeuse et lente; 
On eût cru voir sourire une bouche sanglante. 
Je me mis à penser à ma mère; le vent 
Semblait me parler bas ; à la guerre souvent 
Dans le lever du jour c'est la mort qui se lève. 
Je songeais. Tout d'abord nous eûmes une trêve; 
Les deux coups de canon n'étaient rien qu'un signal, 
La musique parfois s'envole avant le bal 
Et fait danser en l'air une ou deux notes vaines. 
La nuit avait figé notre sang dans nos veines, 
Mais sentir le combat venir, nous réchauffait. 
L'armée allait sur nous s'appuyer en effet ; 
Nous étions les gardiens du centre, et la poignée 
D'hommes sur qui la bombe, ainsi qu'une cognée, 
Va s'acharner; et j'eusse aimé mieux être ailleurs.
Je mis mes gens le long du mur, en tirailleurs. 
Et chacun se berçait de la chance peu sûre 
D'un bon grade à travers une bonne blessure; 
A la guerre on se fait tuer pour réussir . 
Mon lieutenant, garçon qui sortait de Saint-Cyr , 
Me cria: « Le matin est une aimable chose; 
Quel rayon de soleil charmant! La neige est rose! 
Capitaine, tout brille et rit! quel frais azur! 
Comme ce paysage est blanc, paisible et pur! 
- Cela va devenir terrible », répondis-je. 
Et je songeais au Rhin, aux Alpes, à l'Adige, 
A tous nos fiers combats sinistres d'autrefois. 

Brusquement la bataille éclata. Six cents voix 
Énormes, se jetant la flamme à pleines bouches, 
S'insultèrent du haut des collines farouches, 
Toute la plaine fut un abîme fumant, 
Et mon tambour battait la charge éperdument. 
Aux canons se mêlait une fanfare altière, 
Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière 
Comme si l'on cherchait à tuer les tombeaux; 
On voyait du clocher s'envoler les corbeaux; 
Je me souviens qu'un coup d'obus troua la terre,
Et le mort apparut stupéfait dans sa bière, 
Comme si le tapage humain le réveillait. 
Puis un brouillard cacha le soleil. Le boulet 
Et la bombe faisaient un bruit épouvantable. 
Berthier, prince d'empire et vice-connétable, 
Chargea sur notre droite un corps hanovrien 
Avec trente escadrons, et l'on ne vit plus rien 
Qu'une brume sans fond, de bombes étoilée; 
Tant toute la bataille et toute la mêlée 
Avaient dans le brouillard tragique disparu. 
Un nuage tombé par terre, horrible, accru, 
Par des vomissements immenses de fumées, 
Enfants, c'est là-dessous qu'étaient les deux armées; 
La neige en cette nuit flottait comme un duvet, 
Et l'on s'exterminait, ma foi, comme on pouvait. 
On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres, 
Je voyais mes soldats rôder comme des ombres ; 
Spectres le long du mur rangés en espalier; 
Et ce champ me faisait un effet singulier , 
Des cadavres dessous et dessus des fantômes. 
Quelques hameaux flambaient; au loin brûlaient des chaumes. 
Puis la brume où du Harz on entendait le cor 
Trouva moyen de croître et d'épaissir encor, 
Et nous ne vîmes plus que notre cimetière; 
A midi nous avions notre mur pour frontière; 
Comme par une main noire, dans de la nuit, 
Nous nous sentîmes prendre, et tout s'évanouit. 
Notre église semblait un rocher dans l'écume. 
La mitraille voyait fort clair dans cette brume, 
Nous tenait compagnie, écrasait le chevet 
De l'église, et la croix de pierre, et nous prouvait
Que nous n'étions pas seuls dans cette plaine obscure. 
Nous avions faim, mais pas de soupe; on se procure 
Avec peine à manger dans un tel lieu. Voilà
Que la grêle de feu tout à coup redoubla. 
La mitraille, c'est fort gênant; c'est de la pluie; 
Seulement ce qui tombe et ce qui vous ennuie, 
Ce sont des grains de flamme et non des gouttes d'eau. 
Des gens à qui l'on met sur les yeux un bandeau, 
C'était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître, 
L'église et le clocher, et je voyais décroître 
Les ombres que j'avais autour de moi debout; 
Une de temps en temps tombait. » On meurt beaucoup, 
Dit un sergent pensif comme un loup dans un piège; 
Puis il reprit, montrant les fosses sous la neige :
- Pourquoi nous donne-t-on ce champ déjà meublé? » 
Nous luttions. C'est le sort des hommes et du blé 
D'être fauchés sans voir la faux. Un petit nombre 
De fantômes rôdait encor dans la pénombre ; 
Mon gamin de tambour continuait son bruit ;
Nous tirions par-dessus le mur presque détruit.
Mes enfants, vous avez un jardin; la mitraille 
Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille, 
Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir. 
- Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir. 
Je songeais, méditant tout bas cette consigne. 
Des jets d'éclair mêlés à des plumes de cygne, 
Des flammèches rayant dans l'ombre les flocons, 
C'est tout ce que nos yeux pouvaient voir. « Attaquons ! 
Me dit le sergent. - Qui? dis-je, on ne voit personne. 
- Mais on entend. Les voix parlent: le clairon sonne.
Partons, sortons; la mort crache sur nous ici ; 
 Nous sommes sous la bombe et l'obus. -Restons-y. 
J'ajoutai: - C'est sur nous que tombe la bataille. 
Nous sommes le pivot de l'action. - Je bâille », 
Dit le sergent. - Le ciel, les champs, tout était noir; 
Mais quoiqu'en pleine nuit, nous étions loin du soir, 
Et je me répétais tout bas: Jusqu'à six heures. 
« Morbleu! nous aurons peu d'occasions meilleures 
Pour avancer! » me dit mon lieutenant. Sur quoi, 
Un boulet l'emporta. Je n'avais guère foi,. 

Au succès; la victoire au fond n'est qu'une garce. 
Une blême lueur, dans le brouillard éparse, 
Éclairait vaguement le cimetière. Au loin 
Rien de distinct, sinon que l'on avait besoin 
De nous pour recevoir sur nos têtes les bombes. 
L'empereur nous avait mis là, parmi ces tombes ; 
Mais, seuls, criblés d'obus et rendant coups pour coups, 
Nous ne devinions pas ce qu'il faisait de nous. 
Nous étions, au milieu de ce combat, la cible.
Tenir bon, et durer le plus longtemps possible, 
Tâcher de n'être morts qu'à six heures du soir, 
En attendant, tuer, c'était notre devoir. 
Nous tirions au hasard, noirs de poudre, farouches; 
Ne prenant que le temps de mordre les cartouches, 
Nos soldats combattaient et tombaient sans parler.
« Sergent, dis-je, voit-on l'ennemi reculer? 
- Non. - Que voyez-vous? - Rien. - Ni moi. - C'est le déluge, 
Mais en feu. - Voyez-vous nos gens? -Non. Si j'en juge 
Par le nombre de coups qu'à présent nous tirons, 
Nous sommes bien quarante. -Un grognard à chevrons 
Qui tiraillait pas loin de moi dit: -On est trente. » 
Tout était neige et nuit; la bise pénétrante 
Soufflait, et, grelottants, nous regardions pleuvoir 
Un gouffre de points blancs dans un abîme noir. 
La bataille pourtant semblait devenir pire. 
C'est qu'un royaume était mangé par un empire! 
On devinait derrière un voile un choc affreux; 
On eût dit des lions se dévorant entre eux; 
C'était comme un combat des géants de la fable;
On entendant le bruit des décharges, semblable 
A des écroulements énormes ; les faubourgs 
De la ville d'Eylau prenaient feu; les tambours 
Redoublaient leur musique horrible, et sous la nue 
Six cents canons faisaient la basse continue; 
On se massacrait; rien ne semblait décidé ; 
La France jouait là son plus grand coup de dé; 
Le bon Dieu de là-haut était-il pour ou contre? 
Quelle ombre! et je tirais de temps en temps ma montre. 
Par intervalle un cri troublait ce champ muet, 
Et l'on voyait un corps gisant qui remuait. 
Nous étions fusillés l'un après l'autre, un râle 
Immense remplissait cette ombre sépulcrale. 
Les rois ont les soldats comme vous vos jouets. 
Je levais mon épée, et je la secouais 
Au-dessus de ma tête, et je criais: Courage! 
J'étais sourd et j'étais ivre, tant avec rage 
Les coups de foudre étaient par d'autres coups suivis ; 
Soudain mon bras pendit, mon bras droit, et je vis 
Mon épée à mes pieds, qui m'était échappée; 
J'avais un bras cassé; je ramassai l'épée 
Avec l'autre, et la pris dans ma main gauche: « Amis! 
Se faire aussi casser le bras gauche est permis! » 
Criai-je, et je me mis à rire, chose utile, 
Car le soldat n'est point content qu'on le mutile, 
Et voir le chef un peu blessé ne déplaît point. 
Mais quelle heure était-il ? Je n'avais plus qu'un poing, 
Et j'en avais besoin pour lever mon épée; 
Mon autre main battait mon flanc, de sang trempée, 
Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin 
Mon tambour s'arrêta: « Drôle, as-tu peur? - J'ai faim ».
Me répondit l'enfant. En ce moment la plaine, 
Eut comme une secousse, et fut brusquement pleine 
D'un cri qui jusqu'au ciel sinistre s'éleva. 
Je me sentais faiblir; tout un homme s'en va 
Par une plaie; un bras cassé, cela ruisselle ; 
Causer avec quelqu'un soutient quand on chancelle ; 
Mon sergent me parla; je dis au hasard: Oui, 
Car je ne voulais pas tomber évanoui. 
Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire. 
Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire! 
J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous. 
Sanglant, sur une main et sur les deux genoux 
Je me traînai; je dis: « Voyons où nous en sommes. 
J'ajoutai: -Debout, tous! Et je comptai mes hommes. 
-Présent! dit le sergent. -Présent! » dit le gamin. 
Je vis mon colonel venir, l'épée en main. 
« Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée? 
-Par vous », dit-il. La neige était de sang baignée. 
Il reprit: « C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix? 
-Oui. -Combien de vivants êtes-vous ici ? -Trois. »

28 février 1874 



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